Pescara - Italie


Le Constanta est resté dans la rade car la longueur de son tirant d’eau ne lui permet pas d’entrer dans le port. Un bateau-navette, la Calypso, vient à notre rencontre et nous aborde avant de nous conduire dans un autre endroit d’accueil. Sur ke pont du Constanta, Richard Martin présente son projet au Maire, aux personnalités de la ville, de la province et de la région ainsi qu’aux nombreux journalistes et aux équipes de télévision venus l’écouter. Il salue l’émergence d’un espace poétique libre en Méditerranée et parle de son désir de voir se constituer une troupe théâtrale informelle qui trouverait légitimement son statut dans la poésie. La poésie, seule qualité attachée à la défense du droit humain pour barrer la route à la bêtise. Nous sommes ensuite transbordés à une vingtaine de kilomètres de Pescara, sur le port d’Ortuna. Comme à Cagliari, une scène avec des gradins a été construite sur les quais. Une fanfare fait retentir des hymnes en notre honneur. Des artistes ont préparé un spectacle sur l’Odyssée. Il y avait là, dans une scénographie extravagante, des machines enflammées, des boules de feu, tout un visuel à base d’effets pyrotechniques où l’on voyait surgir çà et là des personnages montés sur des échasses. Pour succéder à cet épisode riche en symboles et en émotions, un magnifique feu d’artifice a été tiré. Peu de projets peuvent s’enorgueillir d’une telle célébration. C’est un peu comme si nous avions eu notre 14 juillet avec quelques jours de retard.
A minuit, en plein air, devant un public nombreux, Richard Martin donne une représentation de Poète...vos papiers. Moment rare et intense, moment précieux que les gens redécouvrent à une époque où ils ont plus que jamais besoin d’éjecter leurs peurs. On se souviendra que le poète a choisi de s’installer en Toscane. Ses textes sont ici un peu chez eux.
Le lendemain. Lors d’une balade dans un endroit retiré des Abruses, notre ami Federico Fiorenzo nous a fait découvrir une auberge tenue par un Marseillais et baptisée Le château de ma mère. Cela ne s’invente pas!
Dans l’après-midi, des enfants italiens ont lancé des bouteilles à la mer contenant des poèmes sur la paix.
Toujours sur ce même thème de la paix, une discussion libre a lieu avec des moines franciscains. Ces gens d’église, dont nous ne partageons pas les mêmes opinions, ont su nous témoigner des mots justes et de bon sens. C’est un instant rare que de pouvoir se retrouver avec nos différences. Qu’importe les obédiences, les hommes qui se battent pour des idées de fraternité sont nos amis. Dans la soirée, une chorale et un groupe de musiciens jouent toutes sortes d’airs folkloriques des Abruses. La voix d’un ténor emplit la nuit d’une rêverie magnifique. Les bus arrivent les uns après les autres, déversant sur le quai le public qui vient assister aux spectacles posés devant notre bateau éclairé par tant de lumières qu’il semble découpé sur la feuille noire de la nuit comme un décor étonnant. Où que nous allions, les situations et les choses que nous rencontrons nous apparaissent sous des dehors magiques.
Bami et ses cadets concluent la soirée par un ultime concert, un adieu fraternel au peuple italien. Il y a la RAI et la télévision des Abruses pour enregistrer tous ces événements.
Le matin de notre départ, Federico Fiorenzo accompagne le Constanta en courant le long des quais, brandissant dans sa main la hampe d’un drapeau où figure le symbole du Théâtre Stabile des Abruses.
La dernière image et la dernière émotion que nous emportons avec nous, alors que le bateau s’éloigne, c’est un marin à bord d’un voilier qui dépose sur les eaux de la Méditerranée un carré de tissu noir. Le salut d’un ami. Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent...
Cette prise de contact avec l’Italie nous a radicalement fait changer d’ambiance. Le sens de notre projet, même s’il est partagé ici par le plus grand nombre, n’a pas la résonance de joie simple que nous a communiqué la population espagnole, marocaine et algérienne. La perception que tous ces gens ont eu de l’importance de l’aventure a fait que nous nous sommes trouvés sur la même trajectoire. Ils ont compris que nous n’étions pas là pour représenter l’arrogance de notre culture, mais que nous allons vers eux pour reconnaître ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent nous apporter de meilleur face à un monde qui s’épuise et se tarit de plus en plus de son potentiel d’humanité.
C’est la volonté d’être ensemble afin de faire reculer la bêtise et, par voie de conséquence, l’intolérance, la violence et la haine.
Jamais nous ne nous sommes mieux aperçus, au milieu de ces gens, que notre proposition n’avait de sens que pour autant qu’elle vaille pour vaincre les inerties ordinaires.