Kotor - Yougoslavie

Kotor, la montagne magique
L’arrivée à Kotor est un moment unique, splendide et magnifique.

Cet accueil, certainement le plus beau qui nous ait été donné de vivre depuis notre départ, nous lave de toutes les sottises, nous venge de toutes les raideurs et de tous les abandons rencontrés. L’émotion nous étreint, nous sommes bouleversés.
Pour essayer de comprendre ce qui s’est passé ici, il faut imaginer, sur dix kilomètres de corniche et de montagne croulant dans la mer, un chemin de lumière qui nous accompagne en ondulant dans les premières ombres du crépuscule. C’est comme un écho de ferveur qui nous est renvoyé par-dessus les vagues. Il y a là une procession de gens portant des torches et des brandons. Des milliers de mains nous adressent des signes et des milliers de bras se tendent vers nous. Les berges sont pavoisées de drapeaux et de fanions improvisés. Tout est bon pour exprimer la joie et l’on voit des envolées de draps et de serviettes de bain s’agiter et tourbillonner dans l’air. Et puis des messages de paix et de bienvenue sont tracés sur des panneaux de bois et des bandes de tissu. Partout sur le rebord des fenêtres des maisons des bougies ont été allumées et,de place en place, à quelques mètres de la mer, les flammes des brasiers dansent et s’élèvent dans l’air du soir naissant. Il y en a chaque dix mètres. Le constanta glisse sur les eaux miroir de l’estuaire. Sur le pont, les officiers, les marins et les cadets sont alignés et se tiennent immobiles, graves, émus. Les faisceaux des projecteurs se braquent sur les hommes de couleur qui font des signes d’amitié en direction de la rive. Des voix s’élèvent, les gens crient leur bonheur. Tout le monde vit et partage quelque chose
d’inoubliable. Les marins ont vraiment lancé un grappin sur une comète qu’on appelle l’espoir. Aux sirènes mugissantes de notre bateau répondent le tintement des cloches des églises. Devant un tel déploiement de fraternité, nous sommes confortés dans notre désir de continuer l’aventure l’année prochaine. Le maire de Kotor nous avait laissé entendre que la population de sa ville répondrait présent à l’événement lors de l’escale du bateau Odyssée 2001. Mais ce que nous voyons aujourd’hui dépasse en intensité tout ce que nous aurions pu imaginer dans nos rêves les plus fous. Les hommes qui ne manquent pas à leur parole sont de plus en plus rares.
Le bateau continue à progresser lentement. Sur la rive, les gens continuent à nous manifester leur joie. Les émotions se multiplient de part et d’autre. Bami et ses cadets font sonner leurs bidons, les hommes de couleur se déplacent sur toutes les longueurs des passerelles, les militaires scrutent la rive à l’aide de lunettes.
La ville est proche, on entend déjà monter sa rumeur. Soudain la montagne s’est éclairée de mille feux. C’est comme si une averse de lumières s’abattait sur elle, flashant la nuit de clartés vives. La montagne s’allume. Ils ont allumé la montagne! Les cloches des églises se déchaînent, des fusées de feu d’artifice sont tirées. On passe d’une surprise à une autre. Personne ici ne pourra oublier ce qui s’est produit.
Des embarcations s’approchent et se mettent à tourner autour du Constanta. Debout sur des voiliers, des gamins nous acclament. Et tous ces petits bateaux sont parés de lampions et de lanternes. Il y a des serpentins accrochés aux mâtures et aux cordages des voiles.
Une foule immense nous attend dans le port. L’arrivée du Constanta est retransmise en direct par des télévisions sur un écran géant.
Nous descendons à terre. L’entrée dans la ville de Kotor est grandiose. Les marins en costumes sont venus se mêler aux comédiens et aux musiciens des fanfares. Nous suivons le maire dans les rues de la ville. La foule nous entoure, les gens s’embrassent et applaudissent. Les amis de Belgrade et du Monténégro sont ensemble, heureux de ce moment. Nous avons assisté à un spectacle sur Pénélope joué par des acteurs de rue. C’est toute une scénographie riche en allusions mythologiques et profuse en symboles. La liberté d’un style à la verve burlesque nous propose des Pénélope traitées façon french cancan. C’est une mosaïque d’effets visuels pleine d’inventivité.
Kotor nous démontre qu’elle est une ville extraordinaire et que ses habitants savent se mobiliser pour les grandes occasions.
À Mostaganem et à Alger, nous pensions avoir atteint le seuil de l’émotion. Il n’en est rien, car à Kotor les choses ont pris une dimension vraiment exceptionnelle. On regrette qu’en Italie et en Croatie il n’y ait pas eu ce vaste mouvement d’élan populaire.